4 ©Philippe Schlienger

D’un côté il y a Marilyn Monroe, Liz Taylor, Kate Middleton, Jackie Kennedy et la robe de mariée d’Amal Alamuddin, madame George Clooney. Le point commun entre Marilyn et Amal ? La même dentelle Chantilly créé en 1934.
D’autre part, il y a les métiers anglais Leavers de 1880 ou 12 tonnes de fonte et 10 mètres de longueur pour produire, avec la finesse d’une dentelière, 1,50 m de dentelle par heure. Telles sont les coulisses du célèbre fabricant international de dentelle et de tulle de luxe.
Dans les locaux de l’entreprise de Sophie Hallette situés à Caudray dans le nord de la France, ville connue pour sa tradition dans la dentelle, se trouvent les derniers métiers à tisser au monde. Restaurés avec grand soin, ils étaient seulement 6 en 1887 amenés clandestinement d’Angleterre, quand Eugène Hallette a fondé la maison qui portera son nom.
Sous l’aile de la famille Lescroart depuis 3 générations, l’entreprise Sophie Hallette maîtrise aujourd’hui l’ensemble de la chaîne de production, de la teinturerie La Caudrésienne, à la fameuse société Riechers Marescot, incluant Euro Dentelle – le fabricant spécialisée en dentelle de lingerie, ou des sociétés spécialisée comme Lace Clipping. 20% du chiffre d’affaires est réalisé avec la dentelle lingerie et les clients s’appellent Princesse Tam Tam, ID Sarrieri, Eres ou Agent Provocateur.
Avec la même passion et patience l’entreprise a dédie dix ans pour la restauration de trente métiers à tisser Bobin créés en 1800, qui assurent depuis 1995 une production exclusive de tulle de lux.
Maud Lescroart, la directrice du marketing, est grande, souple et possède un parfait air anglo-saxon des années 30. Quand je l’ai rencontrée à Paris au salon Première Vision je ne savais pas encore qu’elle faisait partie de la famille qui détient cette prestigieuse maison de mode. Nous avions parlé pendant des heures de techniques, de couleurs et de tendances. Maud a la discrétion typique de ceux qui travaillent dans le luxe, chargée d’une note de mystère. Profondément passionnée par son travail, c’est un plaisir de voir ses yeux pétiller quand elle parle de dentelle.

Dans quel état d’esprit on reprend une affaire de famille quand on est la petite fille du fondateur Étienne Lescroart ?
Avec mon frère Romain, il est le dirigeant de Sophie Hallette, c’est lui le PDG, nous avançons dans un esprit d’équipe et surtout dans une grande confiance. Nous voulons surtout être à la hauteur de cette jolie maison qui nous a été confié pour la développer sans renoncer à son âme. Comme l’ont fait avant nous notre grand-père et notre père.


Pourquoi c’est essentiel de maitriser, en tant que maison, toutes les étapes de la production, de la création des dessins à la teinture ?

L’expertise est une de nos valeurs. Maitriser l’intégralité des étapes de l’élaboration du tulle et de la dentelle, avec nos artisans, spécialisés chacun dans leurs domaines, c’est cela qui nous permet de revendiquer aussi cet esprit maison. Sinon nous ne serions que des exécutants ou des sous traitants. C’est grâce à cette maitrise que nous pouvons orienter et conseiller nos clients. Car le monde de la dentelle avec toutes ces spécificités est parfois un peu complexe et mystérieux.

Navette en bois, des métiers à tisser Leavers en fonte datant du XIX siècle – comment on garde en 2015 l’équilibre entre un métier artisanal d’art et l’informatique dans le processus de production ?

C’est cela le miracle de nos dentelles et nos tulles, être issus d’une technologie datant de la révolution industrielle tout en adressant une des industries parmi les plus réactives au monde, celle de la mode et du luxe. Le défi est de conserver l’âme du processus de fabrication tout en modernisant les parties périphériques.

Le savoir faire et la dentelle sont une histoire de famille chez vous. Sophie Hallette repose sur cette harmonie – sachant qu’il faut 7 ans pour former un tulliste, la retraite de vos anciens collaborateurs est un souci pour le futur ?
Nous avons la chance d’intéresser les jeunes, surement parce que nous sommes à Caudry depuis le début, un des berceaux de la dentelle mécanique en France. Pour les gens du pays, la dentelle fait partie de leur paysage familier. A Caudry, la dentelle c’est culturel. Mais c’est vrai que le recrutement est un sujet chez nous et c’est pour cela que nous formons parmi les tullistes (les artisans qui travaillent sur les métiers) des binômes d’apprentissage entre les plus anciens et les jeunes recrues.

Vous faites « l’éloge à la lenteur » – un dessin de dentelle prend 2 mois et 2-3 mois pour la fabriquer. Quand on demande à Raf Simons de réaliser une collection Haute Couture en 8 semaines, comment on adapte son rythme avec celui de plus en plus accéléré des cycles actuelles dans la mode et la production ?
Ce laps de temps est celui qu’il faut pour élaborer un dessin de dentelle destiné à la haute couture ou au prêt à porter. Nous créons une vingtaine de nouveaux dessins chaque saison. Notre collection suivie compte près de 2000 dessins différents dont la plupart sont disponibles dans nos stocks, c’est ainsi que nous pouvons servir nos clients, les maisons.

Combien d’étapes et des métiers pour fabriquer la dentelle et combien pour le tulle ? Quelle est la différence entre les deux?
Pour la dentelle, il faut compter jusqu’à 16 étapes, 12 pour le tulle. La différence c’est que certaines dentelles nécessitent d’être découpées. Le découpage consiste à éliminer les fils laissées flottants, c’est à dire non tissés. Ils sont laissés flottants pour plus de légèreté, de transparence en isolant le motif du fond. Ce qui peut augmenter le nombre d’étapes également pour les dentelles c’est le fait qu’elles soient ou non rebrodés. On ajoute alors le visitage et le raccommodage en plus de l’ennoblissement (broderie, enduction, impression, application manuelle variées).

Dans quelle mesure l’Asie, les nouveaux marchés du luxe et la guerre des prix sont une réelle menace pour vous ?
Il y a une réelle différence de qualité entre nos matières et les productions asiatiques. Il s’agit presque de 2 produits différents. En revanche, en banalisant nos créations la contrefaçon de nos dessins est un problème. Or on en trouve de plus en plus. La lutte contre la contrefaçon est aussi une de nos batailles.

Avec une CA de 90% réalisée à l’export et dans 60 pays, qui sont vos clients ?
La typologie de nos clients est très variée. Le spectre s’étend des grands noms de l’Avenue Montaigne aux créateurs confidentiels comme on en trouve dans toutes les capitales du monde. Sans parler de notre showroom parisien qui accueille une clientèle de particuliers sur rendez-vous.

De quelle fourchette de prix on peut parler (entrée de gamme – prix moyen – haut de gamme, qualité fils) ?
C’est une question difficile mais pour donner une idée pour dentelle d’une largeur de 90cm entre 60€ et 700€ le mètre.

Dior, Chanel, Elie Saab ou Valentino mais aussi JW Anderson – vos clients sont dans le PAP, la Haute Couture mais aussi des jeunes créateurs. Quel est le domaine le plus intéressant pour vous aujourd’hui et pourquoi ?
Tous les domaines sont intéressants et chacun représente un challenge. Parvenir à fournir aux grands noms de la mode des centaines de mètres de nos matières ennoblis de façon très artisanale (des finitions de tulle frangés élaborés à la brosse à dent par exemple…).

Princesse Tam Tam, ID Sarrieri, Eres, Agent Provocateur ou Etam comptent aussi parmi vos clients – la lingerie, moins tributaire aux effets tendance pour la dentelle, représente quel volume de votre CA ?
Environ 20% de notre CA est dédié à la lingerie.

Retour en 2011 sur le succès de la robe de mariage de Catherine Middleton vue par 2 milliards de téléspectateurs – comment s’est passée cette collaboration ?
Ce fut une très belle histoire qui a commencé tout à fait normalement pour nous. Nous avons tout simplement livré la dentelle préférée à la Maison Alexander McQueen comme nous en avons l’habitude, sans savoir que cette dentelle serait destinée à la robe de ce qui est sans doute le mariage du siècle.
Comme toujours pour ce genre d’evenement, le secret est extrêmement bien gardé, si bien que c’est en même temps que les telespectateurs que nous avons découvert que toute la dentelle du haut de la robe provenait de chez nous. Ce fut un énorme cris de joie et encore maintenant une immense fierté pour nous tous.

En suivant une ligné des hommes forts si passionnés par le métier, comment on arrive à remplir ces grandes chaussures en tant que femme ?
Oh, ce n’est pas nouveau. Il y a toujours eu des femmes dans la maison et elles ont eu une belle place et de quoi s’exprimer. Je crois que les rôles sont bien équilibrés.
D’abord, Madame Hallette, l’épouse du fondateur qui à la suite du décès de son mari en1909 reprend seule les rennes de l’entreprise jusqu’au rachat par mon grand-père en 1942. Ensuite, ma grand-mère, Valentine, aux côtés de mon grand-père Etienne qui s’occupait de la gestion de l’entreprise. Et bien sûr ma mère, sans qui suis pas sure que mon père aurait pu aller si loin.

Vous soutenez les jeunes créateurs si bien par le partenariat avec l’ENSAD que par le concours Sophie Hallette University Design Challenge lancé en 2013 – pouvez vous nous parler un peu de ce projet ?
Avec Romain, nous avons à cœur depuis le début de tisser un lien fort et étroit avec la jeune création. Nous avons conscience de notre responsabilité de faire connaître, la dentelle, cette matière particulière et difficilement accessible à ceux qui feront la mode de demain. Aussi, outre l’aide que nous apportons à nombre d’écoles en France et de part le monde, nous avons lancé un concours interuniversitaire en Angleterre, baptisé le Sophie Hallette University Design Challenge. C’est un projet qui prend de l’ampleur puisque la 4ème édition a été lancée il y a quelques semaines par les organisateurs de la célèbre Graduate Fashion Week à Londres, dont nous nous sommes rapprochés pour la première fois cette année.
Chaque fois, c’est une belle surprise et un immense plaisir pour les membres du jury et pour moi-même de découvrir le travail des étudiants, leur inventivité apporte un nouveau regard frais et stimulant sur nos matières. A sa façon, la jeune génération nous stimule. C’est une expérience dont nous ressortons tous gagnants.

Credits photos Sophie Hallette
Dialog Textil, Janvier 2016

1-Sophie Hallette©Philippe Huguen

13 ©Philippe Schlienger

9 ©Philippe Schlienger

2-Sophie Hallette©Philippe Huguen

4 ©Philippe Schlienger

© Sophie Brandstrom  (8)

Teinture dentelle Sophie Hallette©Philippe Huguen

Famille Lescroart©Philippe Huguen

Dentelle Marylin

SOPHIE HALLETTE_crystal

Sophie Hallette ete 2013-RVB (15)