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Elle m’a charmé il y a quelques années en interprétant une suite de Prokofiev. Seule avec le piano sur scène, Khatia Buniatishvili avait une élégance et une présence digne d’un film en noir et blanc. Et sa sensibilité et intensité ont rendu la musique de Prokofiev exactement comme je l’ai toujours imaginais.

D’origine géorgienne, Khatia Buniatishvili est, à 30 ans, l’une des grandes stars de la musique classique contemporaine: elle a commencé le piano à l’âge de cinq ans, soutenu son premier concert avec orchestre à six ans et dès l’âge de dix ans Khatia s’est imposée à l’international. Avec un nouveau concert prévu en moyenne tous les deux jours, elle trouve le temps de s’implique également dans des projets humanitaires et n’oublie pas aider son pays, la Georgie, avec la passion et la volonté qui la caractérise dans tout ce qu’elle entreprend. Après l’avoir vue dans le concert de Liszt à la Fondation Louis Vuitton à Paris à la fin de l’année dernière, j’ai retrouvée Khatia Bunaitishvili à Bucarest au Festival International George Enescu en septembre, où elle est venu pour la première fois.

J’avais de grandes émotions, car je avais obtenu seulement 15 minutes d’interview avec elle. Mais Khatia Buniatishvili m’a invité dans sa loge après sa répétition du concert de Schumann avec le Maestro Zubin Mehta. Sa complicité évidente avec le grand chef d’orchestre allait créer, une heure plus tard, l’un des plus beaux concerts de cette édition du festival. Dans sa loge, on a passé bien plus d’une demi-heure ensemble. Habillée dans une combinaison noire à pois blancs, avec un décolleté chic et un rouge à lèvres vif, elle m’a rappelé le surnom «Betty Boop» donnée par la presse française qui l’adore. Ses mains, assurées pour des sommes fabuleuses, ont des poignets délicates de poupée en porcelaine. Généreuse, intelligente et ouverte, Khatia parle parfaitement le français, sait être grave ou te surprendre en plaisantant. Elle marche à l’instinct et n’hésite pas me serrer dans ses bras “à la française” quand je lui souhaite bon chance pour le concert. Un concentré d’énergie, de féminité et de jolis sentiments, tel est Khatia Buniatishvili – et tu ne peux pas ne pas l’aimer.


On parle de votre force, de votre énergie extraordinaire quand on cite votre style – mais je dirais plutôt que vous avez une belle énergie assez sensuelle. Selon quelles critères choisisez vous vos compositeurs et interprétations?

Notre propre perception de l’œuvre qui est écrite et d’autres références qui existent déjà. Le choix était déjà fait depuis le début pour moi, c’est de pouvoir lire à ma façon tout le texte qui est écrit, car c’est ça qui permet à l’œuvre de continuer de respirer, d’exister.
Toutes mes interprétations sont très personnelles, définitivement. L’important est mon choix entre les interpretations que je vois de l’oeuvre et entre d’autre références qui existent, je choisis toujours mon propre regard, c’est ça qui crée l’interprétation personnelle. Et c’est valable pour tous les œuvres que je joue.

Rachmaninov semble avoir une place à part dans vos choix – d’ailleurs, après la sortie de votre dernier disque, je m’attendais au concerto no.3 ce soir. Pour vous le vrai défi n’est jamais celui technique – comment on apprivoise Rachmaninov et surtout sa polifonie de l’harmonie?

J’essaye justement de ne pas m’apprivoiser le compositeur. Je perçois la beauté des choses qui existent déjà et je ne veux pas que cela devient du «moi». J’essaye de donner la liberté à l’œuvre et de montrer la belle personnalité de Rachmaninov. Je le laisse comme je le vois sans le toucher, le rendre libre sans l’amadouer. Du coup, quand je joue je donne l’impression qu’il m’appartient, que c’est mon écho qui parle. Je souhaite laisser le compositeur s’exprimer. Maintenant si mon regard est faux, c’est une autre question car de toute manière nous avons tous un regard subjectif. J’essaye de le comprendre et de le rendre comme je l’ai aperçu.

Par rapport à lui, vous vous positioner plutot du côté du compositeur, pas seulement du celui de la soliste.

Oui, car il y à une tel polyphonie dans cette musique, dans le piano et les voix qu’on joue mais aussi dans l’orchestre, que cela serait dommage de donner l’importance seulement au piano. C’est souvent comme ça, on n’entend pas ce qui se passe dans certains lignes de l’orchestre, elles sont tellement dans l’ombre. Je pense qu’il ne faut pas mettre en avant juste le soliste. Naturelement, on a l’émotion quand on est sur scène, il y a l’adrénaline, ce qui nous fait diriger aussi l’orchestre.
Mais pour moi l’essentiel reste d’entendre toutes les voix de l’orchestre. Car il se passe tellement de choses … la musique devient comme un vrai labyrinthe dans lequel on peut se perdre complètement et ce n’est plus que la belle musique qui nous touche, mais bien plus. C’est ce qui me fascine chez Rachmaninov, il a une simplicité et en même temps une beauté de la musique très hollywoodienne qui fait qu’on peut utiliser sa musiques pour des films. Mais d’autre part il a cette complexité qui est inouï et dont on parle peu, mais qui est évidente.

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Khatia Buniatishvili pendant les répétitions du Festival International George Enescu à Bucarest avec le chef d’orchestre Zubin Mehta

 

Pourquoi on parle moins de la complexité de la musique de Rachmaninov, est-ce difficile à voir ou à comprendre ?

Non, je crois que dès que les gens font quelque chose de plus léger, ils peuvent être jugés comme superficiels, trop légers. Avec Rachmaninov cela a toujours été le débat: était-il un compositeur sérieux ou celui qui faisait désinvolte de la musique de Hollywood. Moi je pense justement que sa façon d’être très varié et de pouvoir tout faire, être touchant et cinématographique et en même temps si complexe, d’aller tellement loin dans la polyphonie et l’intellectualisation de la musique fait qu’on a du mal à accepter ses deux aspects ensemble. Certains pensent qu’il faut absolument choisir ce que nous sommes, si nous sommes sérieux ou si nous sommes superficiels. Comme si on a pas le droit d’etre profonds et très légers en même temps.

Parlons d’un peu de légèreté, vous faites des choix vestimentaires assez pointus. Vous avez un style glamour, tant pour votre garde robe personnelle que sur scène et votre rouges à lèvres reste Chanel. D’où vient cette passion pour la mode?

C’est surtout ma mère qui a l’œil, c’est elle qui est mon styliste. Après, si je n’aime pas quelques chose, je ne le mettrai pas, je sais très bien ce que je ne veux pas.
Elle m’a habillé, moi et ma soeur, depuis qu’on petites et elle est resté notre styliste car elle a une qualité essentielle – elle différencie le style des différentes personnes. Elle ne va pas conseiller à une autre personne des vêtements qui ne me vont bien qu’à moi. Elle a une signature, un style qui lui est propre et ensuite elle perçoit le caractère de chaque personne. C’est cela le style, pas d’être fashionable et dans les tendances, mais de trouver son style, ce qui est possible seulement si on analyse bien son caractère afin d’être soi-même.

Vous lui dites «Maman, je veux être très sexy ce soir» ?

Non, cela je ne le dit pas. (rires) Bien sûr il y a des moments quand je veux être plus sexy que dans d’autres, comme tout le monde. Mais ce que j’exprime est plutôt dans les tissus, dans les couleurs. J’aime toutes les couleurs et surtout je n’ai a pas des règles quand on vient au  style.

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Septembre 2017, Khatia Buniatishvili avant son premier concert à Bucarest au sala Palatului

 

C’est important pour vous de déstructurer et reinventer l’image assez austère qu’on a des musiciens classiques?

Je n’ai jamais pensé à cela. Je cherche juste à me sentir bien, on a des moments quand on veut plutot se cacher un peu, n’est-ce pas? On a des moments quand on veut plaire, ou des instants ou on préfère devenir le fantasme d’un designer et se laisser inspirer, porter. Il n’y a pas des règles pour cela et je ne critique jamais les gens pour leurs façon de s’habiller. C’est un choix très personnel et c’est un snobisme que de critiquer quelqu’un juste pour ses vêtements. Je ne me permetrai pas de critiquer quelqu’un pour cela, c’est assez irrespectueux. Si d’autres le font c’est un manque de respect. En plus dans mon métier, mettre l’accent sur les vêtements je trouve cela superficiel et pas très humain.
Chaque personne a la liberté de mettre ce qu’elle veut. Il y a des pays où on ne peut pas mettre ce que l’on souhaite, et cela est un problème. Aussitôt que dans un pays on n’a pas le droit de mettre ce que l’on veut, cela montre que dans ce pays il y à un problème. Aujourd’hui, dans le XXI eme siècle, cela doit être et rester un choix personnel.
Il y a des gens qui tentent de nous dire qu’on n’a pas le droit de mettre tel tenue sur scene, qui souhaitent nous renvoyer au XVIIIè, voir au XIXè siècle. C’est une réflexion bien plus profonde – il y à des gens qui veulent nous formatter, nous dire ce qu’on a ou pas le droit de faire, ce qu’on a ou pas le droit de mettre. Je trouve que c’est irrespectuex et même déplorable qu’on enlève le libre arbitre des gens, leur liberté de choisir.

Personnellement je trouve plutôt rafraîchissant quand un artiste casse les codes et ose amener de la nouveauté.

Oui, vous peut être. Mais quand on critique les vêtements des artistes sur scène il s’agit bien de quelque chose de plus profond, pas seulement les vêtements, mais d’enlever la liberté aux gens. Ce qui n’est pas une très bonne réflexion. Et on connaît ces resultats dans quelques pays, qui touche pas seulement les artistes sur scène. Et en Europe au XXIè siècle cela ne devrait pas se faire.

La liberté est un mot très important pour vous, que vous citez souvent. Vous avez dit une fois que «la liberté n’a pas le même goût si on n’a pas fait ses devoirs ». Et je me suis posée la question : quels sont les devoirs de Khatia Buniatishvili?

Si les gens que j’aime bien et qui sont autour de moi vont bien, que tout va bien pour eux, cela veut dire que j’ai remplit mes responsabilités. Alors je peux faire à mon tour ce que j’ai envie de faire. Si au contraire, je rendrai malheureux les gens que j’aime, ma liberté ne me donnera aucun plaisir.

Parlant de mode et de luxe, vous êtes depuis novembre la dernière ambassadrice de la marque de montres Jacques Lehmann, à côté de Kevin Costner. Pouvez-vous me dire comment cela c’est fait ?

Très facilement. Leur président a contacté directement ma sœur, qui est aussi mon manager, pour lui proposer cela dans une manière très amicale et simple. Pas du tout « business oriented ». C’était mon premier contrat de ce genre et le charme et la simplicité avec lesquelles ils ont présenté la chose nous a enchanté ma sœur et moi. Nous avons accepté facilement leur proposition, leur manière de procéder a été très agréable et ce n’est pas un vrai travail, plutôt un plaisir.
C’est rare d’avoir des rapports si faciles dès le début, peut-être plus tard ceci deviendra plus compliqué, je ne sais pas…(rire). Moi je n’aime pas torturer les gens qui travaillent avec moi, leur montrer que j’ai le pouvoir. Si on a envie de faire des choses ensemble ça ne vaut pas la peine de compliquer les choses. J’ai fait une publicité dans la plus grande simplicité, avec une procedure très lisse qui a très bien marché. Du coup ça a été une expérience très positive pour moi et une campagne qui s’est fait très naturellement.

Vous parlez beaucoup de votre travail en famille. Ce n’est pas difficile d’agir en famille,à côté de votre mère, Natalie Buniatishvili et votre sœur, Gvantsa Buniatishvili, qui est votre manager et qui joue aussi au piano?

Non, car elles sont vraiment très gentilles. Ma sœur est tellement sympa que, quoi qu’il se passe elle me donne toujours raison. Je lui ai dit qu’elle devrait être plus ferme, plus … catégorique, car ce n’est pas bien de me gâter constamment de cette manière.
Ma mère a un caractère très fort et beaucoup de talent dans tout ce qu’elle fait, si bien dans le style que dans la musique … Elle a souvent un œil de détective, elle sait et voit tout. C’est une super maman. Elle a toutes les qualités, le genre que l’on aime avoir à coté dans son travail, elle est intelligente, forte, talentueuse et elle réussi facilement et très vite toutes les choses qu’elle se propose de faire. C’est très pratique et j’ai vraiment beaucoup de chance avec elle. Je ne peux pas dire que j’ai eu toujours de la chance, car mon métier implique beaucoup de travail, de nerfs, je n’ai pas un métier facile. Mais ma vraie chance est d’avoir  ma famille, là je peux dire que je comprends tout à fait les obstacles que rencontrer les personnes qui n’ont pas une famille, ou qui ont une famille qui ne les soutient pas. Je ne peux que répéter que j’ai eu une grande chance avec ma famille.

C’est très joliment dit, car il y a souvent des gens qui n’arrivent pas à dire quand ils aiment quelqu’un.

Ce n’est pas beau, ni gentil, c’est vrai. (elle sourit)

 

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Khatia Buniatishvili sous la direction de Zubin Mehta et ensemble avec Israel Philharmonie Orchestra avant le concerto de Schumann, Bucarest

 

Parlons un peu de votre famille spirituelle, Khatia Buniatishvili. Madame Martha Argerich, qui est votre idole, a joué il y à quelques jours ici, à Bucarest. Vous l’avez rencontrer à 15 ans, pendant le festival de Verbier. A quel point cette rencontre vous a influencé, en tant que personne et artiste ?

J’ai appris une chose essentielle en observant Martha, si bien dans ses master classes, en concertes ou on la voyant et lui parlant. Quand je l’ai rencontré, tous les filles pianistes autour de moi voulaient lui ressembler. Moi aussi, d’ailleurs, elle était mon idole et elle était libre, plus forte que les autres, une image un peu féministe pour la musique. J’analysé pas ça, mais cela m’attirait, forcement, je trouvais ça magnifique. Il y avait tellement de gens qui devenaient des pâles sosies de Martha, qui tentaient de faire les mêmes manières, mettre les mêmes vêtements, que cela était exagéré. C’est comme ça j’ai appris que l’essentiel est de rester soi-même: Martha était géniale car elle était unique. Dès qu’on commençait à l’imiter, le charme disparaissait.
J’ai compris assez jeune que pour être une artiste il fallait trouver son attitude, sa manière de réfléchir, son propre regard sur la musique, son style dans le jeu ou dans la vie, peu importe. Faut rester naturelle, quand on est naturelle, c’est là ou on a des choses à dire et qu’on trouve quelque chose d’intéressant en soi-même. C’est ce que j’ai compris en voyant tout la situation autour de Martha, c’est aussi peut-être à cause de mon character, qui est assez individualiste.
Martha est une personne que j’aime beaucoup, on a d’ailleurs le même agent avec lequel on forme une petite famille. On ne se voit pas tous très souvent, car on est assez débordés. Martha a eu la gentillesse de me donner les clés de son appartement à Paris pour que je puisse travailler, ce qu’elle a fait aussi avec d’autres artistes. Surtout qu’à Paris, au début quand je suis arrivée, j’avais des problemes avec les voisins qui ne voulaient pas que je joue du piano à la maison. Et Martha m’a inviter travailler chez elle. C’est une femme très généreuse, elle donne tout simplement – elle est comme ça, elle est cool.

En dehors du classique, vous écoutez des artistes français comme Serge Gainsbourg, mais également Sting ou Coldplay. J’ai beaucoup aimé votre composition sur La Javanaise – on aura la chance de vous voir, en concert ou sur un disque, prenant la liberté de faire que de l’improvisation ?

Oui, j’aime bien Coldplay et Chris Martin. Il a une très grande culture de la musique classique et il l’a connaît très bien, ce qui est étonnant pour un musicien rock. Il va aux concerts, il écoute des enregistrements, Chris a une grande curiosité pour lire, pour écouter de la musique, pour tout. Il connaît aussi bien Rachmaninov que Debussy, et son univers est très riche grâce à son intérêt, ce qui est très important pour un artiste, peut importe le genre ou ce qu’on fait.
Peut-être qu’il y aura un projet musical différent, je n’ai vraiment pas des régles. Je ne peux pas vous donner des précisions en ce moment, pas parce-que je vous le cache, mais car il n’y a encore rien de concret. L’idée y est dans la tête, peut-être un jour, si je suis toujours en vie, si j’ai toujours de l’energie, si tout va bien, dans ce cas, oui, il y aura des projets. Mais si quelqu’un va m’empoisonner, alors non. (elle rit encore, espiègle)

Publié dans Forbes Life, novembre 2017

Photos: Oltin Dogaru